Témoignages

 L'anorexie mentale

 La boulimie

 L'hyperphagie

 L'anorexie-boulimie

 

 L'anorexie mentale

"Je me sens portée à cette époque de ma vie par une force immense, étrange; au début, c'est une force fascinante, enivrante, exaltante. Je plane, fière de mes succès : l'aiguille de la balance descend en flèche. La souffrance est comme anesthésiée; j'ai un contrôle presque total sur mon corps, je suis maître à bord, j'ai un pouvoir illimité sur moi, sur ma vie, ma mort. J'ai même un certain pouvoir sur les autres, qui, affolés, regardent impuissants fondre ce corps. J'ai enfin l'impression d'exister, oui, dans cette grande entreprise de destruction, j'existe enfin et je suis reconnue ! "

"Tout tourne maintenant autour de l'axe POIDS-MAIGRIR. J'y pense jour et nuit. La journée se programme en fonction des repas, ou plutôt, autour des stratégies à employer pour les éviter à tout prix. Je vais mal mais tout va très bien. Ce démon intérieur décide tout à ma place, je ne sais plus qui parle en moi : est-ce lui ou moi ? Qui aura le dernier mot ? Je veux m'en sortir mais je ne peux pas. Je ne peux pas car cela signifierait lâcher mon oeuvre, ma superbe et cruelle oeuvre d'art... "

  "Car le problème est ailleurs. Il gît là, dans le manque de confiance en soi, dans le mal-être de ce corps de femme qui me semble à la fois si étranger et si épouvantablement semblable à celui de ma mère, dans ce corps que je déteste pour ce qu'il m'a fait subir, dans la honte de ce corps sale et indigne, dans cette piètre image que j'ai de moi, dans le regard dur et froid des autres. Ce regard que j'imagine être intransigeant et mortel. "

 "Je ressens de la haine contre ce que j'ai de plus précieux : moi-même, mon corps, mon esprit, mon âme. Cette haine vient d'une colère "comprimée" car je n'ai jamais eu l'espace nécessaire pour l'exprimer. Colère muette, sourde, lourde, oh oui, lourde..... quel poids !"

"La perversité du monde des adultes a dû à un moment me faire regretter le monde des enfants. Lorsque mon corps a commencé à évoquer la féminité et à présager la femme qui naissait en moi, un instinct de survie m'a poussée à inverser le processus. C'est à partir de là que je me suis créée un monde idéal, retrouvant petit à petit et avec délectation un corps neutre de sexualité, presqu'un enfant, devenant, devais-je l'apprendre plus tard, ce que l'on nomme une "anorexique". Terme barbare et rébarbatif pour ceux qui ne le connaissent pas, mais chargé de douleur et de souffrance non exprimables pour celle qui en souffre. Je me sentais "planer" et heureuse dans ce corps décharné. "

 

  La boulimie

 "Toxicos de la bouffe " ? Oui, en quelque sorte... comme quelqu'un qui boit pour oublier. Mais pour oublier quoi ? Non, ce n'est pas une force extérieure contre laquelle on ne peut rien: c'est soi que l'on ne peut contrôler, cette partie de soi que l'on n'accepte pas et dont il faudrait, pourtant, pouvoir faire quelque chose. Et c'est sans doute à cela qu'il faut arriver : intégrer cette partie de l'existence et lui donner - se donner - d'autres moyens, moins coûteux, d'exister... en entier. Se rapprocher un peu plus de cette part de soi-même contre laquelle on lutte et que l'on cache, apprendre à la connaître, apprendre à se connaître."

 "Alors, à ce moment, j'ai cessé d'être moi-même ... comme un fantôme, hypnotisée, je me suis dirigée vers ce lieu de jouissance que j'avais âprement condamné, le frigo... J'ai entrouvert la porte... La lumière a jailli, inondant les aliments... J'avais l'impression qu'ils se disputaient à qui serait le premier à sortir ... Dans un dernier soubresaut de conscience, j'ai essayé de déterminer lequel était le plus vertueux, le moins calorique ... Mais je les aimais tous... Comment aurais-je pu choisir ? Je les ai caressés du regard. Oh, pas longtemps car bientôt, les mains tremblantes, j'ai dévissé les pots, éventré les paquets, soulevé les couvercles des Tupperware. " 

"Un à un, je m'y adonnais : yaourt maigre, légumes, lait écrémé, biscottes, fromage, pudding, crevettes, biscuit, mayonnaise, chocolat, gâteau, oeufs, corn flakes, ketchup, confiture, jambon, miel... Tout ce qu'il y avait. Tout, même les aliments surgelés que je ne prenais même pas la peine de dégeler. Pourtant, j'osais à peine y toucher, de peur qu'on voit que j'ai mangé, et surtout par peur de moi-même, de mon propre jugement, de la punition inhumaine que j'allais m'infliger à nouveau lorsque je constaterai mon orgie alimentaire. Cette angoisse était insupportable."

 "Obnubilée par la nourriture, je dévalise les supermarchés à longueur de journée, me faisant croire que la faim me tourmente. Je sais déjà que, de rayon en rayon, ça va être l'avalanche dans mon chariot, que je ne résisterai pas à l'oeil allumeur des paquets, conserves et bouteilles. Le noir se fait autour de moi. Je n'existe plus : j'attrape des tonnes de bouffe qui me coûtent les yeux de la tête. Je rentre chez moi avec ce poison qui me pend à bout de bras avant de me tuer à bout portant."

"Dans la rue, je croise des regards inconnus qui me font mal. La noce commence quand je me suis assurée une solitude totale : portes fermées à clef, téléphone débranché. Saisie de vertiges, j'agrippe nerveusement chips, chocolat, ravioli, gâteaux que je dévore par terre, à même l'emballage, dans l'ordre ou dans le désordre. Peu importent le goût, l'appétit. J'oublie tout. Deux mains ne suffisent pas à calmer ma peur. "

 "Pour ne pas grossir, je vais vomir. Aux W.C., je vois le scénario en sens inverse et je dégueule ma vie"

  "Je crois avoir faim; en fait, je sais que je n'ai pas vraiment faim. Mais je n'arrive pas réellement à savoir. D'ailleurs, je ne sais plus ce qu'est la faim; je crois que ça fait des années que je n'ai pas eu réellement faim."

 

 L'hyperphagie

"Au point où j'en suis, je n'ose plus sortir, tellement je suis grosse. Et surtout je n'ai pas envie. Les gens ne m'intéressent pas. Quand je suis obligée, je sors, mais je m'ennuie. C'est un cercle vicieux : je reste chez moi et je mange, et j'ai encore moins envie de sortir. En fait, je n'arrive à m'intéresser à rien. Et je ne peux pas dire que la bouffe m'intéresse, mais je n'ai vraiment que ça. Ça m'occupe toute entière."

"Je me trouvais sur la plage, comme une baleine échouée. Comme je n'osais pas marcher jusqu'à l'eau, j'ai pris d'affreux coups de soleil. Comme je n'osais pas marcher jusqu'aux toilettes, j'ai cru exploser. Je n'osais pas non plus ouvrir la bouche, de peur de fondre en larmes. En fait, je n'osais rien faire du tout. Alors je suis restée au soleil sans bouger, persuadée qu'aucune douleur n'égalerait celle que je ressentais sur le plan moral. "

"Lorsqu'on dépasse un certain poids, tout change, des choix quotidiens aux libertés fondamentales. Ainsi, dès qu'on dépose un aliment hypercalorique dans son chariot au supermarché (et pour ma part, j'en achetais beaucoup, car on n'atteint pas 118 kilos en ne consommant que des légumes verts), les autres clients murmurent. (...) Comment se cacher lorsqu'on pèse ce que je pèse ? Que faire lorsque vous croisez quelqu'un qui vous a connue " avant " et que la perspective de voir une trop familière expression horrifiée s'inscrire sur son visage vous écoeure d'avance ? (...) Au restaurant, comme je suis obèse, je n'ose jamais commander ce que je veux. Regardez autour de vous : la quantité de nourriture dans l'assiette d'une femme est inversement proportionnelle à son tour de taille. Vous ne verrez jamais une femme grosse devant un repas plantureux."

 

 L'anorexie - boulimie

 "Flash-back après trois ans d'anorexie. Je sors enfin de ce trou noir où je n'étais plus moi-même; j'ai 17 ans... et encore toute la vie devant moi disent-ils tous. L'ambiance est à la fête: enfin ELLE renaît... Et ils attendent tellement de moi. Mais à l'intérieur, le vide, total. L'angoisse. Le sentiment de n'être plus rien. Que vont-ils penser de tout ça ? Quelle déception pour tout ce petit monde qui m'entoure... Alors elle met en route la cache du siècle, prend la pilule - merveilleux, elle est de nouveau réglée - et, ô doux miracle, mange ! et bien même, ça fait plaisir à voir ! Et l'angoisse, elle, ne fait qu'augmenter, et ne s'atténue un peu que quand, comme un automate, ELLE va la dégueuler trois fois par jour dans les WC. Et tout bascule, un autre trou noir, plus vicieux encore, car il n'y a plus de message aux autres : le corps, lui, en a eu marre d'être pris en otage, et a fait la paix."

"En reprenant du poids, je n'avais pas le sentiment de guérir, j'avais peur. Quand on commence à grossir, on a l'impression que la peur intérieure ne va plus être entendue et on m'avait laissé entendre que ça n'allait pas aussi vite que ça, la guérison. (...) Je continuais la thérapie, j'avais envie de vivre. J'ai commencé à avoir des crises de boulimie. J'ai pris plus ou moins 20 kilos en très peu de temps.. (...) Pendant ces six dernières années, un équilibre s'est installé avec des moments d'anorexie et de boulimie. Mon poids fluctue entre 50 et 60 kilos. "

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